Création en 2020-2021:

Duras/Godard Dialogues

Post-éditions, Centre Pompidou.

Durée estimée: 1h15

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On peut lire les dialogues entre Marguerite Duras et Jean-Luc Godard comme la rencontre de deux solitudes. Non pas celles que les biographes documenteraient, et qu'ils s'attacheraient sans doute à contester ou nuancer, mais celles que leur arts respectifs appellent et repoussent, à la fois, sans cesse. C'est cette parole que nous donnerons à entendre, ces solitudes que nous donnerons à percevoir, l'espace d'un instant. 

Ces dialogues ont été enregistrés à Lausanne en 1979 entre Marguerite Duras et Jean-Luc Godard.

NOTE D’INTENTION:

 

Il s’agit à la fois pour l’écrivain et le cinéaste d’un rapport de fond et d’une histoire circonscrite. Pendant quelques années, ils se croisent et échangent « deux ou trois choses » qui les aident à penser : leur seconde rencontre a lieu après la publication par l’un et l’autre de recueils de réflexions sur le cinéma, Duras avec les yeux verts et Godard avec Introduction à une véritable histoire de cinéma.

 

On retrouve dans leurs dialogues à peu près tout ce qui traverse ces livres : la question des relations entre l’écrit et l’image, de la représentation de ce qui est jugé irreprésentable, des considérations sur l’enfance ou la télévision. On y retrouve aussi une même passion profonde, une manière de faire littéralement corps avec leur médium, d’en parler avec un lyrisme fulgurant entrecoupé de remarques sèchement ironiques, porté par une conviction qui leur fait parcourir l’histoire, convoquant tour à tour Moïse, Rousseau, Faulkner ou Sartre. 

 

L’endroit de leur rencontre est manifeste. L’écrivain Duras est aussi cinéaste, et le cinéaste Godard entretient depuis ses premiers films un lien particulier à la littérature, à l’écrit et à la parole.  N’est-il pas le plus écrivain des cinéastes, quand tout refuse en lui ce que cela implique. Duras fait du cinéma tout en affirmant se défier de l’image, et s’interroge sur la façon d’y parvenir à une présence du texte qui combinerait ses puissances d’évocations avec celles de plans peu ou pas illustratifs, aux actions ténues et non enchaînées.

 

Godard se demande quand à lui comment lier intimement l’image à la parole en brisant le privilège et la présence des noms sur les choses, la prééminence des scénarios sur les films.

 

Dans Passion de Jean-Luc Godard, un personnage dit qu’ «il faut voir ce qu’on va écrire » et non l’inverse, mais qu’il est «difficile de voir les choses avant d’en parler ».

 

Pour cela, Godard incruste les mots à l’écran ; mixe jusqu’à l’indistinction paroles, musiques et bruits ; transforme les citations en matériaux bruts qu’il répète, fragmente et déforme.

 

Ces trois dialogues enserrent encore un autre échange. Dans les années 80, Godard revient à un cinéma plus visible, après dix années d’oeuvres militantes et autant d’essais vidéo, à l’écart des circuits classiques de distribution. C’est à ce moment-là qu’il connaît alors «  une deuxième vie au cinéma ». Simultanément, Duras revient à une écriture plus séparée de la réalisation de films, après plus de dix années de textes majoritairement liés au cinéma.

 

Le succès littéraire de l’Amant (1984) correspond à la fin de son activité de cinéaste: elle réalise son dernier film, Les Enfants, en 1985. C’est au moment de ces changements qu’ils se rencontrent, Godard venant interroger l’écrivain qu’il dit n’avoir jamais pu être, et Duras se confronter celui qui est pour elle «  le plus grand catalyseur du cinéma mondial », le plus grand créateur d’un art qu’elle s’apprêta à quitter et dont elle n’aura pas acclamé beaucoup de noms. L’un comme l’autre ignorent d’ailleurs presque totalement, au fil de leurs dialogues, les cinéastes qui partagent la même interrogation croisée des mots et des images : Philippe Garrel et Jean Eustache sont rapidement évoqués par Godard dans le dialogue de 1987.

 

Il y a là un signe de leur splendide isolement, en même temps que d’un reflux esthétique.

Le temps des grandes œuvres cinématographiques fondées sur les disjonctions radicales de l’image et du son est en train de s’achever. La parenthèse que constituent ces dialogues entre Marguerite Duras et Jean-Luc Godard coïncide avec le moment de reflux des ces œuvres. Elle est aussi l’un des témoignages les plus forts de la réflexion qui les portait.

 

On peut lire les dialogues entre Marguerite Duras et Jean Luc Godard comme la rencontre de deux solitudes. Non par celles que les biographes documenteraient et qu’ils s’attacheraient sans doute à contester ou à nuancer, mais celles que leurs arts respectifs appellent et repoussent, à la fois, sans cesse.    Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart